L'ombre du chat
par Paul Borrelli


LE 12 BOULEVARD DES DAMES
(extrait)

     Le 12 Boulevard des Dames était au premier abord une massive et inesthétique ouverture carrée, dans laquelle une foule affairée s'engouffrait, comme s'il se fut agi de la gueule d'un aspirateur géant. Dans l'enfilade des façades, rien n'attirait le regard sur le passage : l'habitation correspondait à un ensemble dépourvu de vue sur le boulevard, une ancienne usine de chaussures reconvertie en logements au siècle précédent. Il fallait prendre le long couloir jusqu'à un ascenseur sans porte, si grand qu'il aurait pu contenir un camion. Lançon le mesura du regard tout en luttant contre le vertige causé par le démarrage, tandis que la grille se refermait en claquant devant lui. Il jetait un coup d'oeil à chaque étage, et d'après ce qu'il pouvait voir à travers le réseau d'obliques croisées, tout était surdimensionné, délabré, et marqué de la laideur fonctionnelle de l'univers industriel.
     Ayant entendu parler d'un bar, il descendit Niveau 15. Là, il se renseigna sur un dénommé Weber, et le serveur, moyennant un billet de vingt crédits, indiqua qu'il l'avait vu en compagnie de Maxim Jakubowitz, qui tient une galerie d'art Niveau 5.
     Maxim Jakubowitz était un petit homme rond, nanti d'une barbe brune taillée à angles droits ; Nez court, yeux sombres, entièrement chauve. Il regardait des toiles au fond de la galerie, en compagnie d'une fort jolie femme rousse, manifestement séduisante et jeune, qu'il tenait par la taille. Â cause de la moquette, ils n'avaient pas entendu Lançon, qui dut faire un bruit de gorge. La fille se tortilla pour se dégager, malgré une relative résistance de l'homme. Une légère rougeur vint colorer ses joues, la rendant ainsi plus attirante encore. Sur un ton pincé, elle s'adressa à l'arrivant :
     - Qu'est-ce que c'est ?
     - Police. Quelques questions à poser à monsieur Jakubowitz. Mais d'abord, donnez moi votre nom, adresse, profession.
     - Mademoiselle Turas est peintre, et je suis son agent, déclara Jakubowitz en se plaçant entre eux. La jeune femme retourna à ses tableaux, très raide, et reprit son accrochage, ignorant délibérément Lançon. Celui-ci s'approcha néanmoins, et sous prétexte de visiter, étudia ouvertement ses formes. Ce qu'il vit confirma l'impression première : la silhouette n'avait rien à envier au visage. Comme elle lui tournait le dos, il accorda un regard à ce qui était exposé, alors que Jakubowitz l'attendait, assis derrière un bureau en métal laqué.
     Les peintures étaient sans grande originalité, mais de bonne tenue. Figuration subjective, réseau de traits nerveux entrelacés qu'il fallait regarder de loin pour comprendre. Un peu comme mon affaire, pensait Lançon. Par moments, j'ai le nez sur les détails, puis il faut prendre du recul pour saisir le mouvement d'ensemble.
     Un seul tableau se détachait vraiment du reste. Lançon fut saisi par l'impression pénible que dégageait la masse étouffante de rouges sombres et de noirs, qui pour lui évoquait la chaleur, la vie organique, comme si la toile, en son centre, s'enfonçait dans une invagination, ou plutôt un tube digestif, car il remarqua sur les côtés des traînées de blanc qui pouvaient représenter des dents... Il recula jusqu'à se plaquer le dos au mur du fond, et s'aperçut que sa chemise était trempée. Il resta ainsi, fasciné, à contempler cette gueule béante, car pour lui ce ne pouvait être que cela. Il demanda le nom de l'oeuvre, mais on ne lui répondit pas. Il réitéra sa question, gagné par un sentiment d'irréalité, et à la fin, il crut entendre une voix prononcer "Ode à Clémence".
     Jakubowitz, nullement agacé par les hésitations de Lançon, attendait toujours, comme si la seule chose qui comptait était qu'on n'importunât pas sa protégée. Lançon gagna une deuxième salle et, tout en se traitant d'imbécile, joua pendant un moment son rôle de curieux. Mais, inexplicablement troublé par cette vision, il manquait de conviction.
     Là, il y avait une production radicalement différente : un morceau de gaine grise traversant un bout de carton peint en jaune ; Une pompe à vélo attachée au bout d'une ficelle pendue au plafond ; un cendrier en plastique grossièrement collé sur le crâne d'un mannequin qui portait encore l'inscription "Playtex" sur la poitrine. Le tout à des prix exorbitants.
     - Ce sont des Livolos, expliqua Jakubowitz avec condescendance.
     - Des quoi ?
     - Des Livolos, c'est leur auteur qui les appelle ainsi. Un jeune mexicain qui a...
     - Je sais, plein d'avenir derrière lui. Et il doit payer de sa personne lui aussi, auprès d'un "agent", comme mademoiselle Turas.
     - Si vous me disiez ce que vous voulez, monsieur...
     - Massonat, Brigade Criminelle.
     - Puis-je voir votre carte d'accréditation ?
     - Certainement.
     Jakubowitz rendit la carte avec un geste plein de mépris.
     - Laissez moi vous dire que je n'aime pas vos manières, monsieur.
     - Il faudra vous y faire. Voilà : j'enquête sur une série de meurtres qui ensanglante Marseille depuis plusieurs mois, et plus précisément je recherche un certain Weber que vous connaissez.
     - Weber ? Il n'habite plus ici.
     Lançon ne cacha pas sa déception. Une fois de plus, il arrivait trop tard. Mais il fallait continuer.
     - Vous a-t-il laissé sa nouvelle adresse ?
     - Non.
     - Pourriez vous le décrire ?
     - Bien sûr : grand, blond, pas plus de trente ans, cultivé et séduisant, avec des airs un peu...
     - Effeminé ?
     - Voilà, oui.
     - Pourriez vous établir un portrait-robot ?
     - Cela prendra-t-il du temps ? Parce que j'ai un rendez-vous...
     - On mettra le temps qu'il faudra, cela ne dépend que de vous. Au travail.
     Il utilisa le programme Digiface qu'il avait adapté pour le Police Data, et moins d'une heure après, il se trouvait en possession d'une photo composition que Jakubowitz jugea assez ressemblante.
     L'homme était résigné, il savait que l'inspecteur ne le lâcherait que lorsqu'il saurait tout. Aussi livra-t-il spontanément le récit suivant :
     Weber était parti depuis longtemps. Il avait habité sur le même palier jusqu'à Janvier-Février .32, disparaissant un jour sans laisser de traces, emportant en l'espace d'une nuit le peu qu'il possédait alors. Le lendemain, un type faisait un scandale, croyant que Weber refusait d'ouvrir. Finalement, le type avait enfoncé la porte et s'était mis à pleurer dans l'appartement vide. Lançon montra le cliché de Combes, qui fut immédiatement reconnu. Puis il demanda si la fille Turas avait été témoin. Non, elle n'était pas encore ici à l'époque. Mais il y avait Robert Ponsart, un drôle de type, qui écrivait des poésies et parlait en vers quand il avait trop bu. Il était bien ami avec Weber, comme un confident, et avait assisté à la scène.
     - Savez vous où on peut le trouver ?
     - J'ai entendu dire qu'il était devenu fou. Il doit être quelque part dans un établissement psychiatrique.
     - Ponsart avait-il des relations homosexuelles avec Weber ?
     - Je ne me suis jamais posé la question. Et je ne vois pas en quoi...
     - Avez vous l'impresssion qu'ils aient pu en avoir ?
     - Je ne crois pas.
     - Weber était traducteur d'anglais, non ? Recevait-il des manuscrits, des clients ?
     - Je ne sais pas. Mais il m'a parlé de ses études d'anglais en faculté.
     - Racontez moi ça.
     - Un soir, il y avait une fête au dernier étage. Au cours de la soirée, Ponsart nous avait invités à descendre boire un verre chez lui. Là, il y avait Weber, et il m'a raconté qu'il a fait ses études à Aix.
     - A-t-il dit quelque chose de précis ? Comment a-t-il été amené à parler de ses études ?
     - A cause des immigrés. J'évoquais mon enfance et notre arrivée à Marseille, et il s'est tout à coup énervé. Il a commencé à dire qu'il ne supportait pas les noirs et les arabes, que si ce n'était que de lui... Ce genre de propos. Je lui ai demandé ce qu'il avait après eux, et il a commencé à me débiter les banalités d'usage. Mais je me souviens aussi qu'il m'a affirmé "avoir eu des embrouilles avec un prof noir", je ne sais pas ce qu'il a voulu dire. Et puis, peut-être pour se vanter, il a prétendu aussi s'être battu avec un arabe et l'avoir blessé d'un coup de couteau. On n'a plus évoqué cette période de sa vie par la suite. C'est la seule fois où nous nous sommes raconté quelque chose de personnel, sans doute parce que nous avions tous bu.
     - Y a-t-il autre chose que...
     - Non monsieur. Pour le moment, rien.
     - Bon, je crois que ça suffira pour aujourd'hui.
     En repartant, il regarda ostensiblement en direction de Turas. La fille était montée sur un escabeau, et on voyait très bien ses jambes. "C'est par ici", grinça Jakubowitz en désignant la sortie. La fille sursauta, tira furieusement sur sa jupe et s'éloigna. Lançon, en proie à un début d'érection, se sentit plein de haine envers le galleriste, si laid et qui bénéficiait des faveurs de cette belle créature. Une fois raccompagné jusqu'à la sortie, il eut envie de prononcer quelque propos blessant. Mais sa pensée était monopolisée par ce qu'il venait d'apprendre et, à court d'idées, il se contenta de demander :
     - Et Clémence, qui est-ce ?
     - Mademoiselle Turas avait un chat avant le Conflit. Au revoir monsieur.

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